Un Dracula expressionniste
Figure emblématique du folklore vampirologique, le comte Dracula porte en lui toutes les composantes d’une terreur équivoque où la répulsion le dispute à la fascination pour cet être trouble et séduisant à la fois. D’avantage que ses congénères, le Prince des ténèbres porte en lui une grande richesse thématique qui ne pouvait laisser le cinéma indifférent. L’aspect don juanesque du personnage, sa soif toujours inassouvie pour la nouveauté, son opposition aux lois sociales et religieuses, mais également son charisme et sa cruauté sadienne, on fait de lui un héros presque classique. D’une manière générale, le cinéma a délaissé l’aspect sanglant du personnage au profit de l’aspect érotique, plus vendeur.
La carrière cinématographique de Dracula débute en 1921 dans un film austro-hongrois Dracula halàla, réalisée par Kàroly Lajthay avec Paul Askonsas, mais ce n’est que l’année suivante, avec le Nosferatu de Friedrich Wilhem Murnau, que le personnage devient véritablement célèbre. Directement inspiré du roman de Bram Stoker, ce film onirique et horrifique est considéré comme un des chefs d’œuvres de l’expressionnisme allemand. Max Schreck, qui incarne le comte Orlock, fait de ce dernier un être pitoyable, informe, non humain, qui s’apparente d’avantage à une créature tout droit sortie des enfers qu’à un homme. La démarche de zombie inventée par le comédien accentue le côté effrayant et insaississable du personnage. Reprenant trait pour trait les caractéristiques du personnage de Stoker, le scénariste Henrik Galeen se permet néanmoins d’ajouter sa note personnelle en introduisant pour la première fois la notion de lumière du jour qui tue tout être vampirique. Profondément empreint de romantisme, marqué d’une inébranlable foi dans le pouvoir rédempteur de l’amour, il émane de l’œuvre de Murnau un alanguissement quasi-érotique, mais également l’expression de l’homosexualité tourmentée et de l’aliénation du réalisateur. Le comte Orlock symbolise, ici, la pestilence et la mort.
Par l’intermédiaire d’une pièce de théâtre montée par Hamilton Deane et John L. Balderston, le comte débarque sur le territoire américain et plus exactement à Broadway. En plein âge d’or du cinéma fantastique, les studios Universal ne veulent pas laisser passer leur chance et décident d’acquérir les droits pour 40000 dollars. Premier film parlant mettant en scène le comte transylvanien, Dracula devait, initialement, mettre en scène Lon Chaney Sr., acteur vedette du studio. Malheureusement, le décès de ce dernier peu avant le tournage oblige Universal à trouver un remplaçant. Le choix se porte sur le comédien incarnant le comte sur scène, Bela Lugosi. Acteur hongrois de second plan, Bela demeure, pour le grand public, un illustre inconnu. Aux antipodes de l’interprétation de Max Schreck, ce Dracula américain est un être davantage en prise avec la société dans laquelle il vit. Pitoyable mais plutôt sympathique, il se dégage du comte une suavité séduisante grâce à l’intensité de son regard, qui devient très vite son arme principale pour obtenir ce qu’il désire. Malgré un jeu statique et souvent outrancier, Bela Lugosi marquera à tout jamais de son interprétation le personnage qui le rendit célèbre mais qui le conduit également à la déchéance. Sorti en 1931, ce film de Tod Browning, en dépit de ses nombreuses imperfections, va donner ses lettres de noblesse au comte Dracula et populariser le thème du vampire. Quatre ans plus tard, la MGM s’offre à son tour un film de vampire, toujours avec Bela Lugosi, La marque du vampire (Tod Browning,1935). Mais ce n’est qu’en 1936 que Dracula revient hanter les écrans noirs dans La fille de Dracula (Lambert Hillyer) grâce à une seule image du comte en surimpression de surcroît, qui illustre un plan fixe. La véritable héroïne de l’histoire est la propre fille du comte, la comtesse Zaleska (Gloria Holden). Contrairement à son père, cette dernière n’accepte pas sa condition de suceuse de sang et essaie de lutter contre la malédiction qui pèse sur sa famille en brûlant le cadavre de Dracula. Même si le comte est peu présent dans cet opus, il a tout de même l’intérêt de préfigurer les connotations érotiques qui lieront vampirisme et lesbianisme dans de nombreux films contemporains. C’est ensuite Lon Chaney Jr. qui reprend le rôle du célèbre vampire sous le nom de comte Alucard (Le fils de Dracula, Robert Siodmak, 1943). Episode dans lequel la jeune héroïne, Katherine Caldwell (Louise Allbritton) n’essaie à aucun moment de résister au comte mais plonge dans le vampirisme avec délectation. Cependant, l’intérêt du public et des studios diminuent et le comte tombe dans la série B et l’auto-parodie comme dans La maison de Dracula (Erle C. Kenton, 1945).