Une belle lignée de
buveurs de sang
Synonyme de libération sexuelle et
d’évolution des mœurs, les années 70 vont
nous offrir de nombreux films étonnants proche du mythe de
Dracula, où l’érotisme et les amours saphiques
vont dominer. Mais les seventies, c’est également le
développement de la culture afro-américaine avec
l’étonnant Blacula de William Crain (1972) où
Manuwalde, un prince africain ayant rencontré le comte
Dracula en 1780, se réveille en 1972 à Los Angeles
avec des canines acérées et une soif
insatiable.
L’année suivante , Andy Warhol produit Du
sang pour Dracula de Paul Morissey, avec en vedette Udo Kier.
Vision matérialiste du mythe, le film se double d’une
dimension politique lorsque le comte, représentant les
valeurs aristocratiques, se fait assassiner par un
prolétaire fidèle à l’idéologie
marxiste. La fin de la décennie est marquée par un
véritable retour aux sources avec, tout d’abord,
Nosferatu, le fantôme de la nuit (1978) réalisé
par Werner Herzog. Hommage au film de Murnau, cet opus suit
scène par scène l’œuvre originale en y
ajoutant le son et la couleur. Klaus Kinski y incarne un comte
Orlock proche aussi bien dans son maquillage que dans son attitude
générale de celui interprété par Max
Schreck.
L’année suivante, ce sont les studios
Universal qui nous proposent un nouveau Dracula
réalisé par John Badham, revisitant, cette fois-ci,
la version théâtrale de Deane et Balderson.
Œuvre soignée au rythme soutenu et aux
scènes choc, il oscille constamment entre respect de la
tradition et libertés artistiques, comme la transposition de
l’histoire à une autre époque, 1913.
Pour donner vie
à Dracula, l’acteur Frank Langella s’inspire du
jeu de Christopher Lee en créant un personnage noble et
séducteur. Malgré un retour aux origines innovant et
inventif , Dracula est de plus en plus perçu comme un mythe
vieux et poussiéreux qui n’a plus rien à
offrir. A cela s’ajoute l’arrivée d’un
petit nouveau, Lestat, qui, sous la plume d’Anne Rice, va se
faire une jolie place à l’ombre.
Le vampire
solitaire et reclus semble passer de mode au profit de vampires
évoluant désormais en bande, se mêlant avec
délectation à la population locale et assumant
pleinement leurs passions, leurs peurs, leurs doutes et leurs
interrogations. Le vampire devient un être
foncièrement maléfique.
Les années
80 voient les derniers stéréotypes, crucifix, eau
bénite ou encore gousses d’ail, tomber en
désuétude. Mais, après une décennie
d’hibernation, Dracula revient plus énigmatique que
jamais dans Bram Stocker’s Dracula de Francis Ford Coppola
(1992). Assimilant le personnage du roman au personnage historique
de Vlad Tepes, le réalisateur transforme un conte horrifique
en une histoire d’amour exceptionnelle.
Célébration païenne de la vie et de la mort, du
sexe et de la chasteté, de la passion et de la crainte, ce
Dracula, portant comme une croix les raisons de sa damnation,
devient plus pathétique, plus singulier et plus humain que
jamais auparavant. Sous l’œil de Coppola, le comte
n’est plus un démon mystérieux mais un
héros au service de Dieu dont le destin a été
bouleversé par le suicide de sa bien-aimée. Amant
romantique, sa monstruosité psychologique s’accentue
à mesure qu’il s’humanise physiquement.
Tantôt démoniaque, tantôt séducteur, Gary
Oldman incarne un Dracula majestueux, charismatique et
malgré tout repoussant. Admirateur de mythes en tout genre,
Mel Brooks s’offre lui aussi, en 1995, un détour par
la case vampire avec une parodie truffée de gags Dracula,
mort et heureux de l’être, avec dans le rôle
titre Leslie Nielsen.
Ces
dernières années le comte s’est contenté
de modeste production comme le kitchissime La fiancée de
Dracula (Jean Rollin, 1999) ou Dracula 2001 (Patrick Lussier, 2000)
produit par Wes Craven. Glacé et phobique, ce dernier opus
nous présente un Dracula (Gérard Butler) totalement
animal, soucieux d’entretenir sa lignée. Le plus
intéressant, c’est que ce prince de la nuit se
présente comme Judas Iscariote, le judas de la Cène
qui trahit le Christ. Cette trahison expliquant aussi bien sa
damnation que son aversion pour les crucifix ou l’eau
bénite.
Du film de
Murnau à celui de Lussier, le personnage de Dracula
s’est transformé pour mieux nous séduire. De la
terreur pure des débuts n’est resté qu’un
souffle de romantisme où prime l’émotion,
l’épouvante étant réservée aux
vampires anonymes qui peuplent les autres productions. En 90 ans de
carrière, le Prince des ténèbres aura connu de
nombreux visages mais seulement quatre resteront dans nos
mémoires : le terrifiant et fantomatique Max Schreck,
le fascinant et séducteur Bela Lugosi,
l’inquiétant et cruel Christopher Lee et le romantique
et héroïque Gary Oldman.