
De multiples
visages pour un même goût du sang
Image classique de la littérature fantastique du 19ème siècle, le
Dracula de Bram Stoker a donné vie à de nombreuses autres créatures
vampiriques répondant à des codes aussi bien visuels que
thématiques. Le plus connu d’entre eux est sans conteste
Louis de la Pointe Du Lac, qui vit le jour en 1976 sous
l’impulsion d’Anne Rice dans « The Vampires
Chronicles ». Dandy torturé, Louis fut transformé en vampire
vers 1790 par Lestat de Lioncourt qui voulait faire de ce dernier
son compagnon. Vampire romantique par essence, il est constamment
déchiré par sa double condition d’être humain et de monstre.
S’apitoyant sur son sort et sur l’éternité auquel il
est condamné, il pleure sur son humanité perdue tout en cherchant
désespérément une illusoire rédemption.
Interprété par Brad Pitt au cinéma (Entretien avec un vampire
réalisé par Neil Jordan, 1994), ce vampire romantique se décline
également sous les traits d’Angel (David Boreanaz dans la
série télévisée « Buffy contre les Vampires » puis son
spin-off « Angel ».
Moins célèbre, Edward Weyland (« Vampire ordinaire » de
Suzy Mckee Charnas-1980) est le prototype même du vampire caméléon
qui ne possède aucune des tares physiques de son état, ce qui lui
permet d’évoluer, de changer et de s’adapter à toutes
les sociétés dans lesquelles il sévit. Solitaire et cynique, il
passe son temps à cacher les corps de ses victimes et à adapter son
comportement social. Monsieur tout le monde aurait pu être le
surnom de Steven Grlscz (alias Jude Law) dans La sagesse des
Crocodiles réalisé par Po-Chih Leong en 1998. Ce vampire, tout
droit sorti de l’imagination des scénaristes hollywoodiens,
ressemble à tout le monde, vit comme tout le monde, mange comme
tout le monde… En somme rien ne le différencie d’un
humain ordinaire, si ce n’est une accumulation de cadavres de
jeunes femmes dans ses placards.
A la différence de Weyland et de Grlscz, le vampire insatisfait de
son état est un être entre deux mondes qui ne trouve sa place ni
dans l’univers de la nuit dont il est issu, ni dans celui de
la société urbaine traditionnelle. Refusant sa condition de suceur
de sang, il se retourne contre les siens afin d’apaiser les
tourments de son âme –comme Blade (alias Wesley Snipes dans
Blade) ou Sonja Blue (« Sonja Blue series » écrit par
nacy A. Collins depuis 1989).
Eternels adolescents pour lesquels la vie (surtout immortelle)
n’est qu’un vaste terrain de jeu où tout est permis,
surtout le pire, les vampires gothic-punk sévissent dans les
univers underground où abonnent la drogue, l’alcool, le rock,
le sexe et la violence gratuite. Apôtres parmi les apôtres, David
(alias Kiefer Sutherland dans Génération perdue et Zillah
(« Lost Souls » de Poppy Z. Brite – 1992) traînent
leur look de rebelle indompté de fêtes en orgie, ne prenant du
recul que pour croquer une nouvelle victime non-consentante. Pour
ces vampires jouisseurs, les prises de conscience métaphysique sont
pour les autres.
En bas âge au moment où ils sont devenus des vampires, les
vampires, les enfants vampires vivent particulièrement mal leur
statut, ce qui les rend complexes et paradoxaux. Prisonniers
d’une apparence physique juvénile, leur monstruosité
n’en est que plus apparente, surtout lorsqu’ils
s’attaquent à leurs parents. C’est ce que
n’hésite pas à faire Claudia (alias Kirsten Dunst) dans
Entretien avec un vampire.
Mais revenons-en à l’origine de toutes ces créatures de la
nuit, au vampire traditionnel présenté comme un aristocrate
d’un certain âge et de préférence étranger, comme un dandy
séducteur malgré des mœurs légèrement hors du commun, le
comte Dracula.
Créature miroir, Dracula, et par voie de conséquence le personnage
du vampire, nous renvoie à notre propre inconscient tout en
symbolisant des peurs universelles et collectives.
La première peur à laquelle il se réfère est la peur de la nuit et
de l’obscurité, dans laquelle naissent ou prennent ou
prennent refuge de nombreuses créatures malfaisantes. Envers
néfaste du jour et de la lumière, la nuit est un état indéterminé,
proche du chaos original, où notre inconscient peut se libérer des
carcans que la société impose.
Le vampire symbolise aussi l’appétit de vivre, qui renaît
chaque fois qu’on le croit apaisé et que l’on
s’épuise à satisfaire en vain, tant qu’il n’est
pas maîtrisé. En réalité, on transfère sur l’autre cette faim
dévoratrice, alors qu’elle n’est qu’un phénomène
d’autodestruction. Voleur de vie, le vampire en absorbant
l’autre s’approprie sa puissance et ses pouvoirs. Basé
sur la dialectique du persécuteur-persécuté, de
l’avaleur-avalé ou du vainqueur-vaincu, il ne survit que
grâce à sa proie dont il dérobe petit à petit la substance vitale,
tel un parasite. Le liquide corporel qu’absorbe le vampire
n’est pas anodin non plus. En effet, le sang exerce à la fois
une fascination sur les hommes, car il est la métaphore de la vie,
mais également une répulsion en étant le véhicule de nombreuses
maladies et infections. Interdit dans toute cérémonie religieuse
par l’Eglise (même si la symbolique est maintenue et sa
présence sacralisée), le sang a un parfum diabolique de pouvoir
occulte qui ne peut qu’attiser les bas instincts.
Acculé de par sa nature à toujours trouver du sang frais pour se
nourrir, le vampire est l’incarnation des instincts refoulés
de l’Homme, capables de le faire régresser à un stade
primitif animal. Dans le cas précis de Dracula, ce dernier
symbolise la survivance de la noblesse féodale venue d’une
contrée lointaine, où les mœurs et les coutumes décadentes
semblent surgir d’une autre époque, face à une société
victorienne bourgeoise ayant triomphé de la noblesse déliquescente
grâce à un retour aux bonnes mœurs et au contrôle de la
violence. Représentant la tentation à laquelle on ne peut résister,
il personnifie la sexualité puissante et encore inconnue qui
étreint le corps des jeunes gens. Symbole de la faute et du péché,
le vampire apporte avec lui la volupté interdite de toute société
réprobatrice qui entraîne inexorablement la mort et la
destruction.